La terre promise est en nous

Propos recueillis par Claudette Lambert – Janvier 2026
Xavie Jean-Bourgeault est anthropologue. En 2014, elle a assisté son conjoint, le cinéaste Guillaume Tremblay, dans la réalisation du documentaire L’heureux naufrage, qui interroge les fondements de nos valeurs et de nos croyances à travers le regard de personnalités québécoises et françaises qui livrent leurs réflexions sur la quête de sens, la spiritualité et Dieu. Depuis, Xavie Jean-Bourgeault a concrétisé le fruit d’une recherche personnelle dans un documentaire intitulé Va vers toi qu’elle présente à un public sans cesse grandissant.
Claudette Lambert : Comme anthropologue, l’être humain vous intéresse sous tous les angles. Pourriez-vous rapidement me donner un survol de votre parcours professionnel ?
Xavie Jean-Bourgeault : Quand j’ai fini mon baccalauréat, je voulais faire une maîtrise, mais j’ai proposé un sujet aussi vaste que les valeurs du Québec et ça n’a pas été accepté. Finalement, j’ai réussi à les aborder, mais selon un tout autre parcours. À l’université, j’ai rencontré Guillaume qui étudiait en cinéma. On s’est marié et l’on a eu des enfants assez rapidement ce qui m’a empêchée d’aller travailler à l’extérieur. J’ai donc très tôt aidé Guillaume et appris le métier de cinéaste, incluant le tournage et le montage. Je l’assistais dans tout, j’ai donc vécu 10 à 15 ans d’apprentissage du cinéma jusqu’à ce qu’il ait vraiment à cœur de créer le film L’heureux naufrage où là j’ai pu l’assister dans la recherche, ce qui était vraiment ma force. Ce documentaire présentait des entretiens avec des penseurs et des artistes qui dénoncent le vide spirituel de la société contemporaine et y répondent par une recherche personnelle de transcendance. Ensemble, nous avons monté le dossier de presse, effectué la recherche et trouvé les gens que nous avons interviewés. Poser des questions, chercher à découvrir l’humain, c’est vraiment quelque chose qui me fascine. Ce film nous a beaucoup marqués, mais après, il fallait bien gagner de l’argent pour vivre. En tant que cinéastes, nous n’étions pas très riches, mais nous étions très heureux. Par la force des choses, nous sommes revenus à des valeurs plus terre à terre.
C.L. : Après L’heureux naufrage, vous avez vécu un passage à vide ?
X. J.-B. : Ces dix dernières années ont été très difficiles pour moi, j’avais du mal à trouver qui j’étais, j’avais un blocage dans ma vie professionnelle, je me posais des questions très profondes et je faisais de l’anxiété. Je me levais le matin et j’étais déjà dans le futur ou dans le passé, je me sentais écartelée. Je me suis plongée dans des lectures et petit à petit, j’ai découvert la richesse du moment présent et ça m’a fait tellement de bien ! Guillaume m’a demandé : voudrais-tu qu’on en fasse un film ? Traduire mon questionnement en film c’était comme légitimer cette recherche très personnelle. Dès le départ, on s’est dit que même si ce n’est pas un bon film, ça va nous faire du bien. Ce travail, nous le faisions pour nous. Le documentaire est un médium que j’adore, il satisfait mon côté chercheur de l’humain.
Va vers toi est donc le fruit d’une recherche personnelle que j’ai entreprise il y a 2 ans maintenant pour me libérer de la peur et des angoisses que je nourrissais moi-même inconsciemment. Mais nous sommes libres de sortir de ces prisons lorsque nous en prenons conscience et ouvrons les portes. Je remercie les chercheurs de vérité qu’ils soient philosophes, psychologues, artistes, scientifiques ou mystiques qui m’ont aidée dans cette quête. Le documentaire Va vers toi m’a vraiment transformée !
C.L. : Pourquoi ce titre Va vers toi ?
X. J.-B. : J’avais l’intuition que dans les Évangiles, il y avait des mots qui pouvaient traduire les choses intérieures. J’ai donc posé des questions à un ami philosophe, Gaston Larochelle, qui connaît le grec, afin qu’il m’éclaire là-dessus. Il m’a parlé de Annick de Souzenelle, une auteure française qui travaille sur la Bible depuis plus de 50 ans. Alors je me suis plongée dans ses livres qui sont extraordinaires et l’un d’eux s’appelle justement Va vers toi, d’après une parole qui n’est pas dans la traduction française de la Bible, mais en Hébreux. Quand Dieu dit à Abraham : « Va, quitte ton pays, ta famille et va vers le pays que je te montrerai, la Terre promise ». En hébreux, cela signifie « quitte ton pays, ta famille et va vers toi ». C’est une belle métaphore qui nous amène à comprendre que la Terre promise c’est nous. C’est un approfondissement du texte qui nous entraîne encore plus creux dans le beau mystère qu’est la vie. Nous cherchons la Terre promise, mais elle n’est pas à l’extérieur de nous. La paix que nous recherchons tous, la joie, l’amour sont à l’intérieur de chacun de nous et s’expriment ensuite extérieurement. C’est comme un bon chemin qui était déjà inscrit dans la Bible, une belle incitation à aller vers soi.
Nous avons interviewé plusieurs penseurs qui étaient tous contents de nous livrer leurs réflexions, comme l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt, le philosophe André Comte-Sponville, Nicole Bordeleau, maître en yoga et Marie-Josée Tardif qui participe régulièrement à de grands événements pour la paix mondiale, l’environnement et la réconciliation entre les peuples. En présentant ce documentaire, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes avaient besoin de ce questionnement-là. C’est un moment de guérison aussi, car la vie va vite, on subit des chocs et on ne les aborde pas.
C.L. : L’un de vos invités a parlé de bienveillance envers soi. Qu’entendez-vous par là ?
X. J.-B. : C’est Johanie Jetté, médecin intensiviste qui en a parlé d’abord et ensuite Nicole Bordeleau, professeur de méditation. Je ne sais pas d’avance ce que l’invité va me dire. Je découvre à mesure son propos, j’accueille ce qui me fait vibrer pour ensuite jongler avec tout ça lors du montage. La question de la bienveillance m’a fait un bien fou. Je croyais que j’étais toujours consciente de mes pensées, de mes actes, mais au fond, on m’a expliqué que 90 % de tout ce qu’on fait est inconscient. On respire, on digère sans y penser, notre cerveau capte des informations sans que nous en soyons conscients, et plein d’émotions sont aussi gérées par le cerveau de façon automatique. Combien de réflexes et de pensées vont nous nuire pendant des années de façon inconsciente ! Souvent, ces réflexes nous amènent à faire des choses qu’on ne voudrait pas faire et à ne pas faire des choses qu’on voudrait faire. Les chemins neuronaux nous entraînent toujours sur les mêmes voies.
La religion catholique nous a apporté de belles choses, mais aussi des concepts qui peuvent entraîner de la culpabilité comme devoir s’oublier pour aimer les autres. Le concept de s’aimer soi-même a été relayé à quelque chose de très égoïste. La sagesse autochtone nous apprend le contraire : donne-toi tout et si tu es en santé tu vas pouvoir rayonner sur les autres et leur offrir le meilleur de toi-même. C’est une pensée complètement différente. Enfant, on a tout à apprendre et si l’on grandit dans une famille culpabilisante, on apprend qu’il faut se sentir coupable de plusieurs choses, et devenu adulte, ça devient un réflexe, car notre cerveau a compris que c’est comme ça qu’on peut survivre. Quand on peut en prendre conscience, on peut changer ce chemin-là. La bienveillance nous permet de comprendre que ça nous a été appris et qu’ensuite on a fait de mauvais choix. C’est ainsi qu’on arrive à avoir un peu de bienveillance envers soi, sans se culpabiliser. Quand on découvre que l’humain n’est pas déterminé par des gènes, ça encourage à devenir adulte, à prendre les choses en main et à devenir plus créateur de nos vies. Ça me donne plein d’espoir pour l’avenir.
C.L. : Nous vivons dans une société qui nous oblige à performer, tant au travail que dans la vie privée. Combien de gens doivent faire un travail qui les ennuie, alors qu’ils sont obligés d’entrer dans le système ! C’est tout cela qui fait qu’on se perd soi-même ?
X. J.-B. : Aux gens qui n’aiment vraiment pas ce qu’ils font, j’aurais envie de leur dire qu’ils peuvent aller avec confiance vers qui ils sont en profondeur, que ça va être pour le mieux. Quand on fait l’inverse, on s’essouffle, on devient de plus en plus triste et déprimé et l’on a du mal à donner le meilleur de soi-même. On doit peut-être accepter de vivre d’abord dans une certaine pauvreté, mais rapidement, on va vers l’épanouissement, et progressivement, vers la beauté et parfois même la richesse. Je crois que lorsqu’on va vers soi, la vie qui est à l’intérieur de nous, nous soutient. Je n’ai jamais autant fleuri que depuis que j’ai fait cette recherche sur moi. J’ai fait le choix de faire confiance. C’est vrai que la société ne s’est pas construite de cette façon-là, mais elle pourrait changer pour que chaque individu puisse retrouver son axe et la joie de vivre.
C.L. : La société nous en demande toujours plus. Il arrive un moment où la quête intérieure est mise de côté parce qu’il y a des urgences. Ça me semble bien difficile de naviguer et de survivre à travers ça.
X. J.-B. : Je comprends que ce n’est pas accessible à tout le monde tout le temps, mais c’est quand même une belle invitation de passer de la survie à la Vie. On sait bien que cette machine effrénée n’a pas de sens et je crois que les paradigmes sont en train de changer.
C.L. : Comment élever des enfants dans ce contexte ? Quelles valeurs leur transmettre, comment les aider à ne pas se perdre justement ?
X. J.-B. : Les enfants apprennent de notre exemple. Si nous marchons à fond dans le système, ils vont apprendre à faire comme nous, mais si nous prenons le temps d’aller vers soi, les enfants vont le voir. Moi je l’ai manqué solide quand mes enfants étaient jeunes. J’étais triste, je me cherchais beaucoup, je voulais vraiment performer et rien ne s’ouvrait. Je me battais continuellement et finalement, quand j’ai accepté que ça n’allait pas s’ouvrir et que je suis revenue à faire ce que j’aime le plus dans la vie, lire, réfléchir et faire de la recherche, c’est là que les choses ont débloqué et finalement ça nous a donné un film qui nous fait vivre et qui permet que je puisse continuer à produire. En faisant cela, je suis devenue une meilleure mère. Tout est allé dans le bon sens, j’ai été capable d’aimer ce que je faisais et mes enfants ont vu une mère passionnée par son travail. Montrer à ses enfants une femme heureuse, je crois que ça compte. La seule vie que l’on peut transformer, c’est la nôtre. Au début, je voyais mon documentaire comme un film joyeux, et rapidement les gens ont parlé de souffrance et d’ombre. Je ne voulais pas trop aller là, mais finalement c’était vraiment important et c’est là que j’ai compris le rôle des chemins neuronaux. Nous sommes programmés, nous apprenons vite que pour être aimé il faut dire ou faire telle chose, alors nous entrons dans des personnages qui ne sont pas nous. Quand on réussit à voir ça et à comprendre que oui, ça nous a servi pendant un temps, il est plus facile de choisir de revenir à qui l’on est profondément, et de reprendre contact avec notre être profond. Il y a une semence en nous qui est appelée à grandir comme un gland de chêne. C’est toute la découverte de notre être profond, à l’intérieur. Tant qu’on n’aime pas sa vie, on ne peut pas en prendre soin. Il faut inverser complètement la vapeur et réapprendre la joie d’aimer la vie, ensuite on peut créer avec elle.
C.L. : Pourriez-vous définir en quelques mots la mission que vous vous donnez dans la vie ?
X. J.-B. : Ma mission personnelle, je crois, c’est d’être heureuse et en paix. Je dirais que c’est presque un combat chaque jour, le mot est peut-être fort, mais ça m’a vraiment aidée de me connaître davantage. Le cerveau nous joue des tours. Le mental dirige, il fait taire tout le reste, mais finalement, il y a aussi l’âme, l’esprit, et le cœur qui parlent. Le mental a été programmé et les chemins neuronaux ont été dessinés pour notre survie, mais au fond, la petite voix intérieure est toujours là. Elle parle quand on est enfant, on est émerveillé de toute la vie, puis on perd cet émerveillement, mais on peut le retrouver. L’espoir pour moi c’était de voir plein d’adultes, parfois âgés, émerveillés par la vie. Alors moi je veux être comme eux. Je ne veux pas être désillusionnée. C’est notre regard par rapport à la vie qui change tout, mais pour avoir un nouveau regard, il faut comprendre ce qui se passe dans notre tête.
C.L. : Quels rapports se sont établis avec le public après la présentation de votre film ?
X. J.-B. : Il existe un organisme qui s’appelle La solution est en vous qui organise des parcours pour une communauté d’humains en constante évolution. La solution est en vous et Va vers toi c’est tout de même assez proche. Je les ai invités à venir à la première du film et nous sommes restés en contact. Avec tout le matériel que nous avions, plus de 40 heures d’entrevues pour faire une heure de film, et avec tellement plus d’approfondissement possible, on s’est dit qu’on pouvait faire un parcours pour les gens qui aimeraient aller plus loin. Aller vers soi, ce n’est pas une solution immensément compliquée, difficile à saisir, c’est accessible à chacun de nous. Les parcours proposés ont eu beaucoup de succès. Le premier a touché 550 personnes et le second environ 400 personnes. C’est vraiment beau de voir toutes les prises de conscience qui émergent pendant ces rencontres. Les gens qui ont participé au film viennent répondre aux questions pour nous aider à mieux approfondir, à plonger en nous-mêmes. C’est très motivant de faire le chemin ensemble, et chacun peut, en se libérant, aider les autres à se libérer.
C.L. : Est-ce qu’il y a de la place pour le religieux dans votre démarche ?
X. J.-B. : Le religieux dans le sens de dogme, non. J’ai pu interviewer des gens de toutes les religions, mais ce serait dommage de s’arrêter à des dogmes alors qu’on est devant l’immense parc qu’est l’être humain, avec ses émotions et tout ce qu’il porte en lui de fruits.
C.L. : Vous avez des projets en plan pour l’avenir ?
X. J.-B. : Notre prochain documentaire va s’appeler Terre promise. Nous avons fait une soixantaine d’entrevues et le montage est actuellement terminé. Le produit devrait sortir au cours de l’automne prochain. Ce sera la fin de la trilogie. La Terre promise c’est chacun de nous. Ce n’est pas quelque chose à faire ou à voir, c’est vraiment à être. C’est dur de prendre du temps pour soi, mais on peut penser autrement et vivre autrement, le but c’est de rester connectés à ce qui bouge à l’intérieur. La vie peut alors produire plus de vivant et donner plus de fruits à long terme.
C.L. : Vous avez eu la délicatesse de me permettre de voir Terre promise en avant-première et je peux vous dire que les propos de vos invités sont portés par des images et des musiques chargées de poésie qui certainement parleront au cœur de vos spectateurs.
